Emploi des temps

 
 

Pour être agréable à une collègue d’histoire, très fatiguée, je la remplace une heure au pied levé auprès de ceux de mes élèves qui ont nettoyé leur local avec le même zèle qu’ils avaient mis à le dégrader  .

— Aujourd’hui, vous me supporterez quatre heures au lieu de trois mais, la semaine prochaine, ma collègue rétablira l’équilibre, leur dis-je de bonne foi.

Or, ce vendredi encore, la collègue connaît* des ennuis de santé : elle est en effet portée absente. J’assurerai mes trois leçons habituelles, je donnerai la dernière une heure plus tôt, à la place de celle d’histoire donnée par la collègue souffrante et dans son local.

 

 

Le local d’histoire et géographie est une vaste pièce, haute de plafond. Deux fenêtres ouvrent leurs hauts battants sur la place Bockstael. La cheminée monumentale de porphyre est surmontée d’un grand miroir bordé d’un cadre de cuivre, dans lequel se reflète un buste de marbre travaillé selon les canons antiques. Deux armoires vitrées en bois massif renferment de nombreux ouvrages et du matériel audiovisuel. Au-dessus du tableau est fixé un écran tandis que la table de projection est rangée au fond du local. Une multitude de cartes, enroulées, sont accrochées √† un long support horizontal vissé au mur. La carte de Belgique est déployée sur un chevalet et le planisphère est cloué sur une porte latérale condamnée. Deux globes terrestres sont également posés sur la cheminée. Une diversité impressionnante de documents couvrent la surface des murs disponibles. La ligne du temps court sous le tableau.

Deux plantes vertes apportent fraîcheur* et vie à ce cadre studieux.

 

 

Hélas pour les élèves, il n’est plus question de récupération car ils sortiraient alors deux heures plus tôt.

Une secrétaire annonce à la classe :

— Vous serez licenciés à 12 h 20. Indiquez-le dans votre journal de classe et laissez-le ouvert pour que je paraphe la note.

Ils terminent normalement à 13 h 10. Pariant sur la confusion, certain(e)s escomptaient quitter l’école dès 11 h 30.

— Comment ? Monsieur ne devait nous donner que deux heures aujourd’hui !

La surveillante s’esquive.

Lever de rideau : la scène sera pénible !

Je précise d’emblée au groupe que l’interrogation sur l’emploi des temps se fera à la fin de la matinée.

— Ne comptez pas sur notre présence à ce moment-là, s’exclame X.

— On devait avoir histoire et pas vous, surenchérit l’inséparable compagne, il n’y aura plus personne à votre cours.

Je glisse sur la remarque et entame la leçon consacrée aux slogans publicitaires et aux devises nationales, que je mène à son terme avec le soutien de la classe et en dépit de la mauvaise volonté affichée des siamoises. Voil√† la première heure de mes trois normalement assurée. Mais compte tenu de la situation conflictuelle, je leur propose une heure de lecture au lieu de la traditionnelle leçon d’orthographe. Ai-je eu tort ? Je l’ignore. Bref, je leur lis un texte passablement amusant et dont les rebondissements surprennent. Ils écoutent, ils se mettent même à rire. Une conversation s’engage entre nous et cette deuxième heure passe assez correctement.

Je crois la matinée sauvée mais il nous faut rejoindre le local d’histoire où se fera, je le leur rappelle, l’interrogation. Aussitôt l’on s’insurge. On invite la cantonade à la manifestation. Mais on devient grossières et l’on cause une gêne dans l’assistance.

— Si c’est ainsi, eh bien ! on reste les bras croisés !

— Et moi, je fais pareil, lance en écho l’alter ego.

Vous l’avez compris : elles passeront la troisième leçon à compter les mouches alors que je reprends avec la classe l’activité interrompue.

J’ai inscrit zéro en regard du nom de ces deux demoiselles et je le leur ai communiqué officiellement ma décision. Comme on les connaît*, ce week-end*, elles remueront le monde (bruxellois) entier pour sensibiliser le plus grand nombre à mener campagne contre l’injustice qui les frappe.

M. BACKELJAU

 
 
 En Fédération Wallonie-Bruxelles, le Cahier de texte(s) se dit généralement Journal de classe.
 Les curieux apprendront qu’il s’agit d’une nouvelle de Jean MUNO, La chaise,
parue en 1972 dans la revue Les Feuillets du Spantole,
puis en 1979 dans le recueil Histoires singulières    .
 Cette marque du féminin pluriel appliquée à l’attribut du sujet on trouve son fondement dans le fait que le lecteur sait très bien de qui je parle    .