Descente mortelle à l’Atomium

©
 
 

Bruxelles. Hier après-midi, vers 15 heures, lors du célèbre événement* du « Beau vélo de Ravel », un effroyable drame s’est produit.

Nicolas Frousset, un adolescent âgé de 17 ans, a trouvé la mort dans d’étranges circonstances.

C’est la mère qui a découvert le corps sans vie de son fils, juste après sa descente en rappel du haut de l’Atomium. Ses cris ont alerté la police qui a bouclé rapidement le secteur. Le mystère de cette affaire réside dans le fait que tous les témoins sont d’accord pour dire que Nicolas était bien vivant avant sa descente.

Nous ne savons que très peu de choses sur cette affaire, les résultats de l’autopsie ne nous ayant pas encore été communiqués. « L’affaire sera certainement remise au commissaire Van Damme, a déclaré le Procureur général. Nous vous informerons des avancées de l’enquête. Aussi, si nous… »

Le commissaire soupira et referma le journal. Il finit sa bière et sortit. Surpris par la pluie, il remonta le col de son veston et grogna de mécontentement :

— Maudite drache…

L’esprit préoccupé, il prit le chemin de sa maison, et repensa à cette affaire. Le peu d’indices qu’il possédait ne l’aidait pas. Il entra chez lui, mit le répondeur en route et retira son pardessus. Une voix de crécelle s’éleva alors du téléphone, et lui annonça qu’il n’y avait aucun nouveau message. Grognant une nouvelle fois, il bourra sa pipe et s’affala dans son fauteuil.

D’une cinquantaine d’années, le crâne parsemé de quelques cheveux gris et portant fièrement la moustache et le bedon, le commissaire José Van Damme était un petit homme porté sur la réflexion.

Son succès était dû à la résolution de nombreuses affaires qui, à première vue, paraissaient insolubles. Sa sagacité était devenue légendaire dans le métier, et le Procureur lui donnait son entière confiance. On le décrivait comme l’un des plus grands commissaires du XXIe siècle, ce qui n’était bien sûr pas pour déplaire à José. Mais pourtant, cette affaire lui donnait du fil à retordre.

Ce n’était pas la mort en elle-même qui intéressait le commissaire, bien qu’elle soit en effet étrange : vivant en haut de l’Atomium, et mort en bas, après sa descente en tyrolienne. Les résultats de l’autopsie n’ayant pas encore été révélés, les rumeurs les plus invraisemblables sur la mort de ce jeune adolescent circulaient parmi les gens. Suicide, accident, etc. Mais le médecin avait été formel : Nicolas était en bonne santé et n’avait aucun problème cardiaque. Il s’agissait certainement d’un meurtre. Le commissaire se gardait bien de fabuler. Il avait bien assez de travail comme ça. Et d’ailleurs, que faisait-il affalé dans son fauteuil ? Se levant d’un bond, il traversa le salon à grands pas et entra dans son bureau. Dans celui-ci, des piles de paperasse s’entassaient un peu partout, conférant à la pièce une atmosphère propice à la réflexion. Van Damme s’assit et, le front plissé, rassembla tous les éléments qu’il avait en main. Nicolas Frousset, 17 ans, était mort le 21 septembre 2008 vers 15 heures sur la place autour de l’Atomium. Il était accompagné de sa mère, de son beau-père, et de sa petite amie, pour profiter ensemble d’une des rares journées ensoleillées belges. Ces maigres éléments ne l’aidaient vraiment pas. Il savait juste que la mère s’appelait Evins, ou peut être Evis ou Levis… Enfin, quelque chose dans ce genre-là.

Voyant que ce qu’il savait se révélait bien insuffisant, il décida d’aller se coucher et d’attendre le lendemain, où il pourrait enfin interroger les proches de Nicolas pour essayer d’en savoir plus.

 

 

— Hum… Madame Evans, c’est bien cela ?

— Oui, Monsieur le commissaire.

— Vous étiez donc la mère du jeune Nicolas Frousset… Où vous trouviez-vous lorsqu’il est mort ?

— Je me trouvais en dessous, faisant des photos de la descente de mon fils… Qui sont les dernières que j’ai pu faire… Sanglots.

Le commissaire tendit un mouchoir à la mère, pleurant à chaudes larmes. Femme d’une quarantaine d’années, la chevelure bouclée et brune, Madame Evans devait être assez jolie avant qu’elle ne soit ravagée par le chagrin.

— Excusez-moi commissaire… Mais c’était mon unique fils… vous comprenez ?

— Heu… oui, certainement… Et vous étiez aussi avec votre mari et la petite amie de votre fils, n’est-ce pas ?

— Oui… Enfin, lorsque Nicolas est descendu en tyrolienne, Julie était partie dire bonjour à des amis, du moins je le pense… Mais Dan est resté avec moi…

— C’était aux environs de 15 h, c’est bien ça ?

— Oui… Exactement…

— Et votre fils se sentait-il bien dans sa peau ? Il ne vous a parlé d’aucun problème ?

— Oh non, il avait une famille aimante, tous les amis qu’il voulait… Il ne m’a jamais parlé de problème. Vous savez, c’était un bon garçon…

— J’en suis persuadé, Madame. Eh bien, merci beaucoup pour vos renseignements. Je vous convoquerai peut-être plus tard si c’est utile.

— Au… Au revoir monsieur le commissaire.

Van Damme regarda sortir la mère de Nicolas et soupira. L’interrogatoire avait été court et bref, et cela ne lui avait pas permis d’apprendre grand-chose de plus que ce qu’il savait, sauf peut-être que Julie n’était pas présente lors de la descente de Nicolas.

Il demanda à ce qu’on lui amène le beau-père de Nicolas. Celui-ci entra, un homme grand, brun, le menton carré. Le commissaire semblait le connaître de quelque part, mais d’où exactement, il ne le savait plus. Il jeta un coup d’œil sur sa fiche. Dan Marschoot… Mais oui ! L’homme avait été arrêté et mis en prison pour avoir grossièrement arnaqué son assurance. Van Damme leva un sourcil broussailleux vers l’homme qui se tenait en face de lui. Il reposa la fiche.

— Hum, hum…

— Je sais ce que vous pensez commissaire. Un ancien tôlard… Suspect facile. Mais je tiens à dire que je n’ai rien à voir avec le meurtre de Nicolas ! Vous croyez que c’est facile de supporter une femme écrasée par le poids du chagrin ? Qu’est-ce que j’aurais à y gagner ? Et puis, j’ai eu le temps de réfléchir en tôle, je peux vous l’assurer !

— Un peu d’argent peut-être ?

— Je vois, commissaire, que vous n’y connaissez rien en matière d’assurance…

— Et mon ignorance n’a rien à voir avec l’affaire qui vous amène ici. Asseyez-vous je vous prie.

Dan s’assit brutalement sur sa chaise, visiblement en colère, une moue dédaigneuse sur le visage.

— Donc… Où étiez-vous lorsque Nicolas est mort ?

— Avec Lucie.

— Vous êtes resté avec elle pendant toute la journée ?

— Oui, je ne me suis éloigné qu’une fois.

— Pourquoi ?

— Un besoin pressant, monsieur le commissaire… Je vous décris ?

— Non, je vois ce que vous voulez dire. S’est-il passé un événement* inhabituel ?

— Non, je ne vois pas… On a juste croisé le père de Nicolas.

Le commissaire entortilla sa moustache autour de son doigt. Voilà peut-être enfin quelque chose d’intéressant…

— Le père ? Vraiment ? Et comment s’est passée la rencontre ?

— Mal, si vous voulez vraiment le savoir. Monsieur ne supporte pas que son ex-femme se remarie avec quelqu’un d’autre… Si vous voyez ce que je veux dire…

— Si vous le dites.

— Si vous pouvez vous dépêcher, j’ai un rendez-vous très important dans dix minutes.

— Une dernière question monsieur… Lorgnez-vous sur l’assurance de votre femme ?

— Très drôle, monsieur le commissaire. Au revoir.

— Heureux de vous avoir parlé, Monsieur Marschoot.

Dan se leva bruyamment et sortit en trombe. Le commissaire se laissa tomber sur sa chaise. Un nouvel élément (nouveau suspect ?) venait de surgir. Il faudra convoquer le père d’ici peu… Il regarda sa montre, qui indiquait 15 h 30. Van Damme se releva avec peine, prit son pardessus, et sortit du commissariat.

Le temps était gris, comme d’habitude. Au moins, il ne pleuvait pas… L’homme prit la direction de l’école du Sacré-Cœur de Jette. Il y arriva en quelques minutes puis, s’adossant à un mur, sortit sa pipe de sa poche, l’alluma et passa un bon quart d’heure avant que la sonnerie stridente annonçant la fin des cours retentisse. Rapidement, un flot d’élèves sortit par la grille ouverte. Le commissaire, tout en fumant, gardait un œil sur la foule. Bientôt, une jeune fille aux cheveux sombres s’approcha de lui.

— Commissaire Van Damme ?

— Moi-même. Suivez-moi.

Le commissaire et la jeune fille sortirent du flux d’étudiants et se dirigèrent vers un petit café. Un jeune serveur les installa à une table.

— Vous désirez ?

— Une chope de blanche pour moi. Et pour la jeune fille…

— Rien, merci.

Le serveur écrivit la commande et laissa les deux personnages seuls. Le commissaire éteignit sa pipe et la rangea.

— Julie Vanromuit, c’est bien cela ?

— Exactement, monsieur le commissaire.

— Tu sais pourquoi je suis là je suppose ?

— Évidemment.

— Où te trouvais-tu lorsque Nicolas est mort ?

— À ce moment-là, j’étais avec des amis et je bavardais.

— Tes amis en question pourront le confirmer, je suppose ? Pourrais-je avoir des noms ?

— Il y avait Thomas Merckx, Nathan Voeren et Charlotte Devyvere. Ils pourront le confirmer.

— Et vous êtes restée toute la journée en présence de Nicolas, sauf à ce moment-là ?

— Oui, c’est cela.

Le serveur arriva avec la bière demandée. Il la posa devant José qui régla l’addition et, tout en buvant, il continua à poser des questions à Julie.

— Que s’est-t-il passé durant cette journée ?

— Eh bien, nous sommes arrivés vers une heure trente pour assister au show. Nous avons ensuite mangé dans une baraque à frites, nous avons bu et puis Nicolas a voulu faire la tyrolienne.

— Hum… Et vous n’avez rencontré personne d’autre ?

— Quelques amis et puis… Ah oui ! Le père de Nicolas. Il fallait le voir… Quand il a vu Dan, il a piqué une de ces crises ! Je ne vous dis pas, hein… Il était à deux doigts de massacrer Dan ! Mais c’est la mère de Nicolas qui l’en a empêché.

— Et le père, comment il s’appelle au juste ?

— Marcel, je crois. Je ne comprends pas vraiment comment la mère de Nicolas a pu l’épouser. C’est le parfait type bruxellois ! Petit, gros, portant la moustache…

Julie regardait le commissaire avec insistance. Celui-ci se sentit mal à l’aise face à ce regard narquois. Il se racla la gorge. Ensuite, après avoir vidé sa chope d’un coup, il se leva.

— Eh bien, merci d’avoir témoigné. Au revoir.

— Au revoir commissaire !

Julie et le commissaire sortirent dans la rue. Le ciel devenait de plus en plus sombre, et un vent froid fouetta le visage de Van Damme. D’un pas énergique, il se rendit à sa voiture, garée près du commissariat, puis rentra chez lui. À peine passé le pas de la porte de sa maison, un coup de tonnerre éclata, et la pluie se mit à tomber dru. Le commissaire soupira. « Non mais quel pays… »

Il mit son répondeur en route, comme d’habitude, et la voix de crécelle lui annonça deux nouveaux messages. L’un d’eux venait de Marc, un ami du commissaire, qui l’invitait à dîner le soir même.

L’autre venait du commissariat. Les résultats de l’autopsie avaient été reçus : mort par empoisonnement. Le front de Van Damme se plissa sous l’effet de la réflexion. Du poison… Quelques minutes passèrent avant qu’il ne réagisse. Il haussa les épaules et se prépara pour aller manger chez son ami. Deux heures plus tard, il se retrouva devant un bon verre de vin, en compagnie d’un homme et de sa charmante femme, bavardant gentiment de choses et d’autres. Ce ne fut que vers minuit qu’il rentra chez lui, et qu’il se glissa dans son lit.

 

 

— Est-ce vrai qu’une dispute a éclaté entre vous et le mari de votre femme ?

— Comment ? C’est Lucie qui vous a dit ça ?

Van Damme se retrouvait face au père de Nicolas, Marcel Frousset. Celui-ci réagissait mieux que son ex-femme. Mais à l’évocation de la dispute, il fut sur la défensive.

— Répondez à ma question, monsieur Frousset. Avez-vous ou non eu une dispute avec le mari de votre femme ?

— Vous savez qui est Dan Maeschoot ? Moi, je le sais. Et je n’ai pas envie que ma…

— Oui ou non ?

— … Oui… Mais il fallait le voir, avec son air hautain et son regard arrogant… S’il n’y avait pas eu Lucie, je ne sais pas ce que j’aurais fait…

— Merci d’avoir répondu à mes questions, monsieur.

— De rien, monsieur le commissaire. Je ferai tout pour vous aider à retrouver l’assassin de mon fils…

— Moi aussi monsieur, ne vous inquiétez pas. Au revoir.

Van Damme regarda sortir le père de Nicolas. « Rien de bien concluant tout ça…. »

Le commissaire passa un doigt sur sa moustache. 13 h 30 : l’heure de sa pause déjeuner. Il sortit, et l’irrésistible odeur de fricadelle lui entra dans les narines. Van Damme ne résista pas. Il commanda un petit en-cas et s’assit sur un banc du parc. Des pigeons allaient et venaient, regardant avec envie le paquet du commissaire. Celui-ci était en pleine contemplation des volatiles quand des éclats de voix se firent entendre. Il leva les yeux, et vit une jeune adolescente aux cheveux foncés, très en colère, avec un groupe d’ami. Le commissaire reconnut la jeune fille : Julie, l’ex-copine de la victime.

— Je ne veux pas savoir.

— Mais, Julie…

— Si cette garce se montre, je jure de lui péter la gueule !

— Calme-toi ! Nicolas…

— Dis-moi encore une fois de me calmer et toi aussi tu auras mon poing dans la gueule ! Et ne t’avise surtout pas à parler de Nicolas, d’accord ?

Julie partit, furieuse. Le commissaire, trouvant tout cela très intéressant, se leva et rejoignit le groupe qui avait provoqué la colère de Julie.

— Excusez-moi mais… Julie parlait de Nicolas Frousset, n’est-ce pas ?

Les adolescents furent surpris par l’arrivée du commissaire.

— Commissaire Van Damme, chargé de l’enquête sur la mort de Nicolas Frousset. Vous parliez bien de lui tout à l’heure ? Cela pourrait faire avancer mon enquête si vous coopériez…

Les jeunes gens se regardèrent dans un silence pesant. Le commissaire attendit. Ce fut une fille qui prit la parole, une fille du nom de Charlotte, Charlotte Devyvere.

— On parlait bien de Nicolas…

Une vague de tristesse passa sur le visage de Charlotte.

— On regrette tous sa mort… C’était un très bon ami.

— Mais votre amie avait l’air énervée quand vous parliez de lui…

— Eh bien… On ne peut pas vraiment lui en vouloir… Il lui a quand même fait un sale coup…

— Ah bon ?

— Vanessa, Vanessa Leduc, elle a mis le grappin sur Nico alors qu’il sortait avec Julie. Et bon, Vanessa, c’est du genre blonde, vous comprenez ?

Le commissaire voyait où elle voulait en venir, bien qu’il ne comprît pas ce qu’était le genre « blonde ».

— Je suppose que ça a été un coup dur pour Julie…

— Ouais. Elle l’a découvert trois jours avant l’accident, je crois, mais il ne lui avait rien dit. Je ne sais pas pourquoi… C’est une fille spéciale, Julie.

Se souvenant du regard narquois que lui avait jeté Julie au bar, le commissaire ne put qu’acquiescer.

— Mais dites-moi… Ne serait-ce pas vous qui parliez avec Julie lorsque Nicolas descendait de la tyrolienne ?

— Oui, avec Thomas et Nathan.

Charlotte montra deux garçons, un grand brun avec des lunettes, et un plus petit, blond, doté d’une forte carrure.

— Mais… Vous n’imaginez quand même pas que c’est Julie qui a tué Nicolas ? Pas à cause de ça quand même…

— J’ai vu des meurtres pour bien moins de choses, mademoiselle. Mais votre témoignage fut très intéressant. Si vous avez autre chose à me communiquer, voici ma carte.

— Au revoir, monsieur le commissaire.

Van Damme s’éloigna du groupe de jeunes et retourna au poste. Un policier le prévint que Madame Evans l’attendait. Le commissaire le remercia et se dirigea vers la mère de la victime.

— Vous vouliez me voir, monsieur le commissaire ?

— En effet, madame. Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé de la dispute qui a opposé votre mari à votre ex-mari le jour du meurtre ?

— Je ne pensais pas que cela aurait été nécessaire…

— Je tiens à vous avertir que tous les éléments doivent m’être communiqués. S’est-il passé quelque chose de spécial lors de cette dispute ?

— Eh bien, hum…

— C’est important concernant l’enquête. Voulez-vous qu’on retrouve le meurtrier de votre fils ?

— … Lorsque nous avons croisé mon ex-mari, il m’a paru clair que ses intentions envers mon mari n’étaient pas des meilleures. Il s’est approché de moi et de Nicolas pour nous saluer, mais n’a pas adressé la parole à Dan. Il l’a simplement regardé avec un profond mépris. Puis, sans raison, il s’est jeté sur lui.

— C’est donc monsieur Frousset qui a commencé la dispute ?

— C’est Marcel qui a attaqué en premier. J’ai réussi à les séparer, mais Dan était furieux.

— Vous n’avez pas recroisé votre mari plus tard ?

— Non, c’est le seul moment où on l’a vu.

— Votre fils s’entendait bien avec votre mari actuel ?

— Je crois que Dan ne le dérangeait pas… Il arrivait parfois qu’ils se disputent, mais bon…

— Et s’entendait-il bien avec son père ?

— Comme larrons en foire. Ils se voyaient souvent pour faire des choses et d’autres… Nicolas aimait son père.

— Merci, madame, pour toutes ces réponses. Au revoir.

Evans se leva et sortit.

Le commissaire traîna un peu au poste, mais voyant qu’il ne pouvait rien faire d’autre, il rentra chez lui. Il mit en commun toutes ses informations, essayant de créer des liens entre elles. Madame Evans n’avait pas de mobile pour la mort de son fils. Et elle paraissait si abattue… Le commissaire ne voyait pas très bien pourquoi le père aurait tué son fils, mais il décida de creuser encore la question.

Restaient Julie et Dan… Julie avait, certes, un mobile. Mais bon, elle n’avait que seize ans, ce n’était encore qu’une gamine… Il était dans ses réflexions lorsque le téléphone sonna. Le commissaire décrocha le combiné.

— Allo ?

— Monsieur le commissaire ? C’est Charlotte Devyvere. Julie a tenté de se suicider.

— Pardon ?

— Vous pouvez venir ? Boechoutlaan, 36, près de l’Atomium !

— J’arrive.

Le commissaire Van Damme raccrocha. Il resta là un moment, sans rien faire, les bras pendant lamentablement le long de son corps. Subitement, il reprit conscience, enfila son pardessus, monta dans sa voiture et alla le plus vite possible à l’adresse que lui avait indiquée Charlotte. Il y arriva rapidement et sonna à la porte. La jeune adolescente lui ouvrit.

— Elle est en haut, monsieur. Elle dit qu’elle veut vous parler…

— Que s’est-il passé ? Où sont ses parents ?

— Ils sont en vacances, commissaire. Venez, suivez-moi !

José suivit Charlotte jusqu’à ce qui devait être la chambre de Julie. Celle-ci était assise par terre, des larmes ruisselant sur son visage. Le commissaire s’assit près d’elle.

— Que s’est-il passé ?

— Nico… Je ne peux pas le croire… Il est mort… Je ne peux pas vivre sans lui !

Julie eut une nouvelle crise de sanglots, et s’effondra sur le commissaire. Celui-ci, gêné, tenta de consoler la jeune fille, mais sans grand succès.

— Pourquoi… Pourquoi lui ?

Van Damme ne sut quoi dire. Il resta là, sans bouger, à attendre que la fille finisse de sangloter et qu’elle lui raconte pourquoi elle l’avait appelé.

— Je ne vous ai pas dit quelque chose d’important commissaire… Le jour avant la mort de Nicolas, j’ai été chez lui pour lui parler… Quand j’ai sonné, personne n’est venu. Mais j’ai vu que la porte était ouverte, alors, je suis entrée. J’ai entendu des éclats de voix à l’étage, alors je suis montée. La porte de la chambre de Nico était entrouverte… Je l’ai vu qui se disputait avec Dan. Nico l’accusait de quelque chose… Je ne sais pas trop quoi. Dan disait qu’il était complètement timbré… Et il a commencé à rire, en disant que de toute façon, personne ne la croirait, son histoire. C’est alors qu’il m’a vue… Il m’a demandé ce que je faisais là, avant de me raccompagner vers la sortie. Ensuite il m’a dit…

Julie eut une nouvelle crise de sanglot. Le commissaire lui tapota le dos.

— Il m’a dit que si je disais ce que j’avais vu et entendu à quelqu’un, il… il… il me tuerait.

La jeune fille renifla, et regarda le commissaire.

— Vous pensez… Vous pensez que Dan a tué Nicolas pour ça ? Pour ce qu’il savait ? Vous croyez qu’il va me tuer aussi ?

Le commissaire réfléchit un moment.

— Non, vous êtes en sécurité. Dan ne vous fera aucun mal, il est surveillé par la police. Ne vous inquiétez pas… Et ne vous jetez pas par la fenêtre !

Van Damme se leva, laissant la place à Charlotte. Ce que Julie avait avoué l’aidait quelque peu. Il comprenait à présent certaines choses… Selon la mère de Nicolas, lui et son fils étaient très proches. Il avait dû tout raconter à son père, et celui-ci se serait jeté sur Dan… Mais de quoi parlait-il au juste ? Il l’ignorait. La seule chose qu’il savait, c’est que l’interrogatoire du lendemain serait pénible. Dan Marschoot n’est pas homme à faire causette facilement.

 

 

— Qu’est-ce que Nicolas a découvert ?

— Je vous l’ai déjà dit : rien.

— Pourtant, vous avez menacé Julie…

— Elle est folle cette gamine. Je lui ai juste dit de ne plus rentrer chez les gens comme ça !

— Qu’est-ce que Nicolas a découvert ?

— Rien, pour la dernière fois.

— Vous l’avez menacé aussi, comme Julie ?

— …

— Vous avez levé la main sur lui ?

— Non, et de toute façon, je suppose que le médecin vous aurait dit si Nicolas avait reçu des coups.

— Qu’est-ce qu’a découvert Nicolas ?

— R I E N !

Dan s’était levé de sa chaise. Les veines de son cou ressortaient sous sa peau. Le commissaire Van Damme le regarda, calme, impassible, une lueur d’amusement dans le regard.

— Calmez-vous, monsieur Marschoot.

— C’est vous qui m’énervez, commissaire. Je n’ai pas tué Nicolas, il n’a rien découvert car je ne cache rien. Je suis innocent !

— C’est ce que vous disiez la dernière fois aussi, et pourtant, vous étiez coupable…

Dan lança un regard meurtrier au commissaire et serra les poings.

— J’ai fait des conneries dans le passé… Mais là, je jure que je n’ai pas tué Nicolas !

À ce moment, un policier vint parler à l’oreille du commissaire. Il l’écouta attentivement et sourit.

— Très bien, monsieur Marschoot, vous pouvez sortir, j’en ai fini avec vous.

Dan sortit à grands pas, furieux. Van Damme le regarda, amusé. Bientôt, le père de Nicolas entra, et s’assit sur la chaise que Dan avait laissée vide.

— Nicolas vous a-t-il parlé de quelque chose d’important avant sa mort ?

Le père, Marcel Frousset, sembla réfléchir.

— Hum… Vous vous doutez de quelque chose ?

— C’est moi qui pose les questions, et vous qui répondez, monsieur Frousset.

Marcel jeta des regards fuyants autour de lui.

— Eh bien… Nicolas m’a parlé de Dan.

— Et qu’a-t-il dit ?

— Que ce n’était qu’une pourriture qui essayait d’escroquer Lucie.

— C’est pour ça que vous vous êtes jeté dessus lorsque vous l’avez croisé ?

— …

— Je prends ça pour un oui. Qu’en pense Lucie ?

— Je crois qu’elle ne sait rien. Je n’ai pas eu le temps de lui dire que ce Dan Marschoot n’est qu’un brigand.

— Voulez-vous la mort de Dan ?

— Pardon ? Cela a-t-il un quelconque lien avec la mort de mon fils ?

— Peut-être… Répondez.

— Eh bien… Il est difficile de vouloir du bien à quelqu’un comme lui…

— Aimez-vous toujours Lucie ?

— Quoi ?

— Vous avez bien entendu la question.

— Eh bien… Hum…

Le visage de Marcel prit une couleur rouge soutenue, qui répondait à la question.

— Merci Monsieur Frousset… À une prochaine fois.

Le petit homme partit, et le commissaire demanda à voir la mère de Nicolas, qui arriva en quelques minutes.

— Bonjour commissaire, vous approchez du coupable ?

— Oui, je crois bien… Savez-vous que votre ex-mari vous aime toujours ?

— Ah ? Euh…

— Apparemment, non. Que s’est-il passé après la dispute entre Dan et votre ex-mari ?

— Eh bien, après que j’ai réussi à les séparer, je crois que Marcel a voulu réparer sa bêtise. Il est allé chercher une boisson à Dan pour se faire pardonner. Puis, il est parti. Mais Dan il n’aime pas trop la bière, vous voyez... Alors il a donné le verre à Nicolas.

— Dan a reçu un verre de Marcel et il l’a donné à Nicolas ?

— Heu… oui…

— Je dois passer un coup de fil urgent. Merci madame !

Le commissaire sortit avant Lucie et courut vers le téléphone. Il composa le numéro du médecin légiste qui avait examiné Nicolas.

— Docteur Leps.

— Ah, docteur, c’est le commissaire Van Damme. Avez-vous le dossier de Nicolas Frousset sous les yeux ?

— Attendez un instant… Voilà. Mort par empoisonnement.

— De quel type de poison s’agissait-il ?

— Un poison à retardement, qui agit dans l’heure qui suit.

— Comment peut-on l’administrer ?

— Par seringue, ou encore par voie orale. Il est incolore et n’a pas de goût. On peut facilement le mettre dans un verre. Mais...

— Merci docteur.

Le commissaire comprenait tout à présent. Il héla un policier, et lui demanda de rappeler Monsieur Frousset. Puis, il attendit.

Dix minutes passèrent avant que la silhouette rebondie de monsieur Frousset ne soit en vue. Il paraissait angoissé.

— Encore quelques questions à poser, commissaire ?

— Plutôt des hypothèses à vérifier… Avez-vous donné un verre à Dan ?

— Hum… Pour me faire pardonner de ma brusquerie.

— Savez-vous que le verre que vous lui avez donné, c’est Nicolas qui l’a bu ?

— Hum… heu… où voulez-vous en venir ?

La sueur perlait sur le front du père. Van Damme n’eut plus aucun doute.

— Vous avez voulu tuer Dan, pour récupérer votre ex-femme. Mais vous n’aviez pas prévu…

— Je ne vois pas de quoi vous voulez parler… Je…

— Vous avez tué votre propre fils, Marcel. Pour une femme…

— Lucie n’est pas qu’une femme ! C’est… C’est… Plus que ça… C’est horrible ! Dan Marschoot ne la méritait pas !

— Vous avez vu les conséquences de votre geste ?

— Je ne voulais pas ! J’aimais Nicolas… C’était mon fils !

Le commissaire regarda le visage déconfit de Marcel. Il appela son secrétaire.

— Monsieur voudrait faire des aveux. Occupez-vous de lui.

Marcel jeta un dernier regard fiévreux vers le commissaire. Celui-ci ne fit rien. Il sortit du bureau et en profita pour passer un coup de fil au Procureur pour dire que le coupable avait été trouvé. Il alla prendre un peu d’air frais dans la rue. Le soleil se faisait timide derrière la couche nuageuse. Par hasard, il croisa Julie et sa bande de copains. Celle-ci l’appela.

— Vous avez trouvé le coupable, monsieur ? C’était Dan ?

— Non Julie… C’était Marcel.

— Mais, comment ?

— C’est une longue histoire… Mais je suis pressé. Amusez-vous bien, jeunes gens !

Il s’éloigna du groupe et continua à marcher dans les rues sinueuses de Jette.

« Et encore une enquête résolue pour le célèbre commissaire Van Damme ! ».

Il sourit dans sa moustache, et sortit sa pipe.

 

Cécile RICHE et Florence VANDERPOORTEN

Texte lauréat du Concours international d’écriture (catégorie 16-17 ans)

organisé par l’Atelier de lecture en 2008-2009

© Diffusion sur  « Cours toujours » autorisée expressément par Jean-Luc Davagle (mars 2010)