Quatorze (Suite)

Mission

J’aurais sûrement sonné… ou frappé… si un bruit n’avait mobilisé mon attention. Quelqu’un venait d’entrer dans le corridor. Une solide silhouette en complet veston clair, la démarche un peu rigide, une chemise fraîchement repassée ouverte sur un foulard de soie bariolé. L’homme, qui devait approcher les soixante ans, ôta ses lunettes solaires cerclées d’or découvrant ainsi des pattes-d’oie, rehaussant de ces stigmates de baroudeur son masque buriné. À deux pas maintenant de moi, il tendit un bras théâtral en s’exclamant :

— Ah ! cher ami ! comme je suis heureux de te retrouver ! on se tutoie, n’est-ce pas ?

Un parfum discret ne venait guère à bout des effluves de tabac que développait chacun de ses mouvements. D’une poche que j’eusse dite vide, il sortit un impressionnant trousseau de clés d’où il dégagea finalement une yale qu’il fit jouer maladroitement dans la serrure. Grand prince, il s’effaça pour tonitruer un « Entre ! je te suis ! » Je me gardai de lui reprocher son retard et sa marque de politesse dès lors très affectée.

À la façon d’un entonnoir, l’étroit couloir me projeta dans la pièce principale. L’ameublement contemporain était sommaire mais je ne vis aucune caisse indiquant un récent aménagement. Je considérais le panorama sur la ville depuis la porte-fenêtre quand il me souffla :

— J’ai un avion pour Bali dans quelques heures. Nous aurons bien le temps de refaire connaissance plus tard. On se souviendra alors des hauts faits de notre jeunesse. Aujourd’hui, j’ai quelque chose à te confier.

 

 

Je m’étais retrouvé assis dans le club où, d’un mouvement de prestidigitateur, il m’avait précipité tandis qu’il posait deux petits verres et une flasque sur la table vitrée qui nous séparait.

— Je te sers un whisky. Sec, je n’ai pas de glace. Un cigare ? Sers-toi.

Je ne lui avouai pas mon aversion pour le tabac, de quelque qualité qu’il fût.

— Pas avec l’alcool. Merci.

 

 

Il revenait d’Abidjan. Il traitait des affaires d’une importance capitale. Il valait mieux que je ne fusse pas dans le secret. Simplement, si dans un délai de deux mois, je n’avais pas de nouvelles instructions de lui, et de lui seul, il était essentiel que le dossier qu’il allait me remettre fût expédié par mes bons soins : l’adresse du destinataire était déjà mentionnée sur le paquet. Il avait pensé à moi car j’étais la seule personne qui ne figurât pas dans la liste de ses relations, et qui, au cas où ses projets étaient compromis, ne serait donc ni soupçonnée ni inquiétée.

— Comment as-tu retrouvé mes coordonnées ?

— Tu es dans l’annuaire des anciens !

Débordant soudain de sollicitude, il pointa un index sur mon estomac : il allait falloir que je lui parle un peu de moi, que je lui dise ce que j’étais devenu, … et il me laissa retomber du quatorze.

Pour perplexe que me laissât cette rencontre, force m’était de reconnaître que moi-même, j’avais changé et que l’image qu’il percevait de moi l’avait sans doute plongé dans un sentiment similaire au mien.

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