Bassin scolaire (Suite)

 
 

On marche

Une agitation proche de la bousculade bloqua notre route vers le réfectoire. Alors qu’ils prenaient normalement leur pause, les professeurs se pressaient vers le préau, plusieurs avaient revêtu la cape syndicale, certains portaient des calicots enroulés, tous échangeaient des arguments avec fougue. Les élèves hésitaient à se mettre en récréation, conscients d’une fébrilité peu coutumière chez leurs mentors dont ils ne semblaient plus la préoccupation première.

Soudain la directrice émergea de ce tumulte et, munie d’un porte-voix, prit ainsi la parole :

— Un groupe non négligeable de vos professeurs ont voté un arrêt de travail et une sortie de l’école pour faire état de leurs doléances. Avec l’accord unanime du corps enseignant, voici les dispositions que j’ai prises. Les élèves du premier degré resteront dans le préau, sous la responsabilité des surveillants et de quelques professeurs volontaires. En aucun cas, ils ne peuvent quitter l’école. Les autres sont mis en congé. Je les invite à rejoindre sans tarder leur domicile. Je prépare un courrier pour tenir les parents informés.

Mon guide, « le commis aux dossiers suspendus », me confirma que sa présence dans l’établissement était requise, et je lui avouai que je préférais accompagner la manifestation et savoir de quoi il retournait. Je me joignis à la cohorte des enseignants et des grands élèves qui gagnait la chaussée : une voiture de police et deux motards, avertis je ne sais comment, avaient d’ailleurs déjà interrompu la circulation.

Au rythme des sifflets donnant la mesure du pas pédagogique, la compagnie fraîche enrôlée prit la direction de la place du Conseil. J’évaluai ma position parmi les troupes : j’étais loin de figurer en première ligne et la plupart des porteurs de calicots ou de panonceaux étaient devant moi, si bien que je ne pus savoir clairement l’objet du mouvement. Derrière moi, la passion à la cause semblait moins fervente : avant le premier kilomètre, il était question de recettes de cuisine, d’embarras de santé et de tournois de tennis.

Une camionnette de télévision remonta latéralement notre colonne, qui se pinçait à son passage. Le théâtre des opérations se déployait : rapidement les sergents de bataille nous mirent en position, les marches de l’échevinat de l’Instruction publique feraient office de butte d’où les orateurs défendraient leurs revendications. C’est alors que je pus lire quelques slogans qui encerclaient le périmètre de la manifestation :

« Nos élèves savent tout, les professeurs s’ennuient. »
« Nos étudiants sont irréprochables, les pédagogues dépriment. »

Des cartons plus personnels s’agitaient parmi la foule :

« Pas une absence, pas un retard ! Où allons-nous ? »
« Jamais un mot plus haut que l’autre ! À quoi sers-je ? »
« J’aimerais tant pouvoir souligner une faute ! Im-pos-sible ! »

Le soir même, les journaux télévisés diffusèrent une séquence de quelques minutes, faisant allusion à « un mouvement de mauvaise humeur qui aurait secoué le corps enseignant ». Interrogé, l’échevin convint que ses élèves n’étaient sans doute pas irréprochables comme ils étaient présentés précisément ce jour mais observa qu’ils n’étaient pas si médiocres qu’on les dépeignait généralement…

M. BACKELJAU

Fin

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  Pourquoi m’entêté-je* à écrire « cape » quand le terme usuel
est « chasuble » ?