Ce soir-là (Suite)

Est-il là ?

À vrai dire, j’ignore qui est mon voisin du deuxième. Lors de mon aménagement, le propriétaire a brossé un bref signalement des occupants. À son propos, il a prononcé une phrase du genre :

— Il est steward dans une compagnie aérienne. Il récupère ici ses nuits de travail. Je le vois rarement. Il paie son loyer. Vous ne l’entendrez pas. Il n’est pas contraire… – Je suppose que cette expression voulait préciser qu’il n’est pas contrariant.

Son nom figure sur la sonnette mais l’encre a dû s’effacer avant que j’aie la curiosité de regarder.

Je ne pense pas l’avoir vu cinq fois en deux ans. Installé dans mes meubles, j’avais voulu me présenter à lui, comme au couple du premier, mais il n’a jamais ouvert les jours où j’ai frappé. Je me suis lassé. Le temps a passé et je tiens cette présence virtuelle pour irrévocable.

Dans la rue, je ne le reconnaîtrais pas. Parfois, j’entends quelqu’un entrer chez lui, et je me demande si c’est lui. Mais je me souviens qu’il faut respecter son sommeil : il a des horaires décalés. Parfois, sa porte claque, et il n’est plus là : « Tiens ! il était chez lui ? »

Avant de rentrer, il m’arrive de m’attarder sur le trottoir opposé pour jeter un œil en direction de son étage : la double porte-fenêtre du balcon comme la fenêtre de la cuisine sont immuablement closes et les vitres opaques. Ni rideaux, ni lumière. Jamais. Certes, je m’en avise somme toute rarement.

En montant chez moi, j’entrevois un filet de lumière rasante auréoler son palier : « Est-il là ? a-t-il oublié d’éteindre ? » Il me faudrait accéder à l’intérieur d’une habitation en vis-à-vis pour apercevoir si les rideaux de la chambre sont tirés, de jour, de nuit ; si la fenêtre est grande ouverte en été : peut-être y est-il assis sur le rebord, occupé à lire ? – puisque je n’entends jamais les échos de la télévision.

N’allez pas imaginer que j’épie ce locataire. Comme j’évoquais sa personne, et que je n’ai pas grand-chose de concret à présenter, je rassemble ici le fruit de constatations éparses et fortuites dont je me souvienne au fil d’une vingtaine de mois.

Or donc, réveillé en cette nuit d’orage, je descendais l’escalier, alerté par mon subconscient et frappé par un souffle d’air inhabituel. La porte d’entrée était grande ouverte tandis que plusieurs portières de véhicules se refermaient dans un échange de rires et de propos familiers. Mon voisin entrait, accompagné de nombreuses personnes, qu’il semblait bien connaître :

— Ah ! Bonjour, Monsieur Ival ! vous ne dormez pas ? Vous prendrez bien un verre avec nous ? Cette fin de nuit sera peut-être bruyante… Je vous présente mes deux frères, ma sœur, quelques amis.

L’appartement était petit pour tant de monde et je n’abusai pas longtemps de l’hospitalité. Mais j’étais heureux de constater que mon personnage de papier existait en effet.

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