Ce soir-là (Suite)

Prix Nobel

Je fus réveillé ce lundi par le bombardement de pubs qu’avait déclenché mon radio-réveil. Les infos de huit heures, bientôt. Je me lève souvent sans cette ultime sommation. Aujourd’hui, non. Le jour ne m’avait pas attendu pour luire en cette Saint‑Jean torride. Le long orage qui avait occupé la nuit et arrosé la ville n’avait pas entièrement dissipé la chape tropicale égarée au-dessus du pays.

Pendant ma séance de rasage, j’entre en conversation avec moi-même. Quand mon miroir réfléchit mon image, dans mon cerveau résonnent mes phrases. Et je ne me coupe jamais ! C’était justement une publicité qui avait orienté le choix du modèle rechargeable que m’avaient offert mes parents : « La liberté sans le fil », susurrait le slogan.

— Le jour où je recevrai le prix Nobel, me dis-je, et que les accus seront plats comme ceux de mon portable trop souvent, je me présenterai devant le jury comme les vedettes de cinéma masculines lors de la remise des Jaguars !

La minute sarcastique de l’homme-au-dessus-de-la-mêlée prenait fin sitôt la tonte terminée. Et la corvée accomplie. Rasoir éteint, je rentrais dans le rang. Sagement, comme la brebis.

Sur le chemin du campus, quinze petites minutes de marche, je me dis que maintenant j’en savais sur le steward plus en à peine deux heures qu’après deux années de vie dans le même immeuble que lui. Quoique ce matin le sentiment fût moins clair.

En descendant l’escalier, essayais-je de me rappeler en marchant, je n’avais rien remarqué. Des chuchotements, des pas, de la vaisselle entrechoquée, une odeur de café… je ne me souvenais pas avoir rien perçu de semblable. Un bagage, un parapluie, un sac d’ordures, un objet quelconque… je n’avais rien vu sur le palier. Sans doute dormaient-ils tous. Ou étaient-ils déjà tous partis ?

Serais-je la proie d’une sourde jalousie, d’un sombre désenchantement, d’une irréfragable déception, différant le point essentiel à vous divulguer, qui pût arracher mon voisin au décalage horaire, à la clarté forcée de la nuit et à la grisaille du jour ?

Toujours est-il qu’à mon retour du labo, j’avais à peine laissé claquer l’huis – Le propriétaire a fait placer un puissant ressort de rappel : à défaut d’un tour de clé, sa tranquillité est à demi assurée – qu’ils m’attendaient tous sur le palier. Habillés en tenue de ville, portant belle allure, comme je les avais vus la veille, la mine avenante, la voix chaleureuse, le geste prévenant. Une coupe de champagne me glissa dans la main, un bras me pilota vers une table de fête et je fus invité à m’associer à leurs agapes.

Les obscures lois de la probabilité trouvant ici même un exemple concret, la cagnotte du Loto   avait basculé dans les mains trop petites d’un steward épaté.

Ses frères et sœurs, et lui-même – les parents ne vivaient plus – s’étaient offert une semaine de congé. Il pensait s’acheter une maison bien à lui, même si, continuant à travailler, il n’y serait jamais ; les siens pourraient y vivre s’ils le désiraient ; et, si je passais, je serais le bienvenu.

— Qu’importe ! soliloquai-je peu convaincu, remonté sagement dans mon pigeonnier, je travaillerai pour le prix Nobel !

M. BACKELJAU

Fin

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