Reflets (Suite)

 
 

Cubes

La première fois qu’ils se manifestèrent à moi fut celle où j’en avais avisé mes parents. Ce jour-là, ma sœur passait l’après-midi avec la fille de la ferme voisine, et je me retrouvais seul à flâner aux abords de notre maison le long d’un chemin entre deux prairies délimitées par des « barbelés » – les clôtures n’étaient pas encore électrifiées – pour que les vaches n’aient pas la tentation de s’échapper…

Il faisait beau mais très chaud. L’air alors a de ces vibrations qui renvoient à l’œil une image du lointain comme déformée par un pli sur elle-même, la parcourant à la manière d’une vague balayant toute sa surface, comme si un rouleau à pâtisserie géant roulant sur elle l’écrasait là où il presse : l’image que notre œil perçoit est comme parcourue d’un frisson.

Certes, cette perception est subtile et fugace et, si l’on en retient l’existence, c’est par l’exacerbation des sens et par la superposition des sensations éparses. Non, je n’étais pas seulement victime d’un coup de soleil ; non, ma relative solitude n’induisait pas ce mirage ; non, mon imagination ne me dictait pas mes impressions.

Cette après-midi-là était certainement de celles où le quotidien, l’habituel, le prosaïque, s’efface devant la plénitude de la nature, où l’être humain est comme abstrait du temps ou, plus exactement, comme mis en contact avec l’infini. Nos perceptions deviennent à la fois microscopiques et presque absolues.

Dans ce tourbillon, ce fourmillement, j’entrevis comme une vitre molle, une feuille de plexiglas miroiter un instant. Plus précisément, un genre d’objet en forme de cube, complètement transparent, mais infléchissant la perception du décor devant lequel il passait. Le cube était en équilibre sur un de ses sommets ou, plutôt, il semblait pendre par le sommet opposé – oui : comme la position de l’Atomium !

Fasciné par cette vision, que je reconstituais quand elle m’échappait partiellement, je vis la forme croiser un arbre : j’ignore si elle  pénétrait l’arbre, ou si l’arbre la pénétrait, ou si chacun « y mettait un peu du sien », mais l’arbre était indemne, et la forme aussi…

Comme une pluie de gouttes gigantesques et cubiques, d’autres éléments arrosèrent les champs jusqu’à perte de vue, rebondissant presque sur le sol, et glissant ensuite à la hauteur d’un tabouret. J’étais fasciné. Intrigué, perplexe mais point inquiet, comme si je devinais qu’il ne me fallait rien craindre, ou que le message m’en eût été insufflé.

La cohorte de ballons cubiques se mobilisa dans une direction, je les suivis du regard, et bientôt en personne : c’est comme s’ils gagnaient l’ancien moulin à vent désaffecté (les ailes lui avaient été ôtées par sécurité). Ces étranges bulles de savon hexaédriques s’insinuaient à travers les épaisses parois blanches de la construction cylindrique, et n’en ressortaient pas, n’en ressortirent plus.

À mon retour, passé à table en tout cas, je voulus avertir mes parents du spectacle dont j’avais été le témoin, j’espérais surtout que mon père m’accompagnerait pour vérifier ce qu’il en était mais maman avait coupé court, elle avait étouffé dans l’œuf les prémices d’une grande découverte. Je ne serais pas fou mais je ne saurais pas tout.

Le lendemain était un autre jour, et lavé était mon cerveau.

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