Reflets (Suite)

 
 

À la radio

La peur est une réaction instinctive qui vous pousse à des actes impulsifs. L’un comme l’autre, nous remontâmes dans la voiture sans dire un mot, je mis le contact, et nous fûmes dans le quart d’heure à Bruxelles entre nos quatre murs !

Quelques coups de fil à nos proches nous rassurèrent sur leur bonne santé, et nous allumâmes la télévision. Une édition spéciale !

« Comme vous l’aviez bien décrit, professeur, les crocodiloptères sont à la recherche d’étendues d’eau où ils puissent s’installer, fonder une nouvelle colonie, et se reproduire dans des conditions moins aléatoires que par la ponte en vol. Eh bien, il nous est rapporté qu’un rassemblement de plusieurs dizaines, on parlerait d’une centaine, de ces animaux est observé actuellement dans et autour des lacs de l’Eau d’Heure.

» … Nous avons ici sur le plateau un représentant de la secte des Fidèles des premiers jours. Peut-être pouvez-vous apporter un éclairage spécifique sur le sujet qui mobilise actuellement tout le pays, tant au niveau des Ministères de l’Intérieur et de la Défense, que sur le terrain, avec la Protection civile, la Croix‑Rouge, les services de police, les observateurs scientifiques, et j’en oublie…

— Ce qui se passe en ce moment est le fruit d’une longue succession de profanation des interdits, d’actes criminels ou abjects entrés dans les mœurs, exprimant le délitement politique, social, moral où s’abîment nos sociétés contemporaines. Dans ce cadre, il n’est guère étonnant que l’on voie les premières formes de retour à l’état sauvage, et que les premiers animaux de type préhistorique émergent de la profondeur des enfers… »

 Un sonal interrompit cet exposé : une constellation de pubs envahirent les écrans.

 

 

Le lendemain, avant même de boire le café, nous avions allumé la petite radio de la cuisine, calée sur Fréquence¬†Première.

« Le troupeau de crocodiloptères qui avait élu domicile sur le site des lacs de l’Eau d’Heure s’est volatilisé à la même vitesse qu’il s’y était matérialisé.

» Des esprits poujadistes ont une fois de plus profité de la trop belle occasion pour ironiser : selon eux, le troupeau aurait fui pour éviter la “cage taxatoire” !

» Le Président du Premier Parti, appelé familièrement PPP, a déploré, je cite, “qu’au moment où la Wallonie se redressait, une remarque de ce genre était des plus mal venues.”

» En outre, un parlementaire, qui ne chôme pas, est monté aux créneaux, nous l’écoutons :

— Pour moi, les événements* dont notre pays, et notamment la région wallonne, viennent d’être le théâtre, induisent une triple conclusion, à savoir :

» Un. Il est essentiel que l’ensemble des témoins de cette migration sur notre sol gardent la réserve la plus totale. Leurs propos inconsidérés, en effet, seraient de nature à semer la confusion, peut-être l’inquiétude sinon la panique, parmi notre population qui n’en demande pas tant !

» Deux. Il est urgent de constituer une Commission parlementaire d’enquête afin que toute la lumière soit faite sur les événements* auxquels notre Région a eu à faire face. Il sera pertinent d’envisager le déblocage des fonds nécessaires à son bon fonctionnement.

» Trois. C’est précisément car il n’est pas à douter que les consciences vont s’assoupir qu’un Comité de vigilance doit être installé dans les plus brefs délais, organe que je me chargerai de présider pour lui donner l’impulsion nécessaire à son bon développement.

— Au nom des Wallonnes et des Wallons, je vous remercie, Monsieur le Député, d’avoir pris la parole en des moments cruciaux comme celui-ci. Votre intervention sera de nature, une fois de plus, à resserrer les liens qui unissent nos concitoyens. »

Un sonal ponctua la fin de ces informations : une nouvelle salve de pubs annonçait la reprise des activités quotidiennes…

M. BACKELJAU

Fin

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