Reflets (Suite)

 
 

Disparaissant

Les Flamands sont férus de courses cyclistes, et pratiquent volontiers le vélo en groupe. Il leur arrive de ceinturer Bruxelles d’un « gordel » pas piqué des hannetons… Ce sport de plein air est excellent pour la santé de ceux qui le pratiquent, en général, et pour le déroulement de cette histoire, en particulier.

En septembre dernier, j’étais sur la route de Pepingen avec mon épouse quand nous rencontrâmes en effet un flot ininterrompu de randonneurs : un membre de leur service de sécurité portant brassard et brandissant un disque cerclé de rouge, nous avait d’ailleurs enjointLe participe passé est invariable
car le pronom « nous » qui le précède
est complément indirect d’objet.
de nous arrêter.

Je détournais le regard vers les prairies quand je vis le phénomène dont je vous parle et que je n’ose détailler. Je n’en dis mot à mon épouse, et nous repartîmes. Mais ce brusque rappel à des souvenirs que je croyais éteints me tortura le reste de la journée. Et les jours suivants.

Il me fallait savoir. Je devais en avoir le cœur net ! Je pris le volant, et partis pour Pepingen. Et je fis halte non loin du lieu où j’avais été l’objet de cette étrange hallucination. J’attendis dans la voiture, contact éteint, radio coupée, que le fait se reproduisît.

L’effet de surprise, par l’attente même, était anéanti, me dis-je. Je sortis. J’entamai, autant que les abords me le permissent, car leur configuration n’était plus exactement celle que j’avais connue enfant, un périple à travers champs. Sans direction précise, comme par distraction. Et je ne vis rien.

Attention ! je ne prétends pas que je ne voyais rien parce que je voulais voir. Je n’affirme d’ailleurs pas qu’il y eût quelque chose à voir. Et puis, zut !

Mes pas me menèrent devant une grosse bâtisse, adossée à quelques autres, et dont l’ensemble pouvait passer pour un semblant de village. Quelques panneaux publicitaires indiquaient l’activité, et je me rendis compte que j’avais soif. Une bonne bière ! j’entrai.

Quelques tables de bois, couvertes en diagonale d’une nappe à carreaux rouges et blancs. Un signe de tête pour échanger ma sympathie avec quelques joueurs de cartes, âgés, et quelques autres vieux hommes attablés dans le fond du café.

Comme si mon sang quittait mon cerveau, je me sentis vaciller au moment même où les vêtements des quelques clients perdirent leur épaisseur, leur texture, pour devenir transparents, où leur peau bientôt s’atrophia, se résorba, laissant apparaître finalement le squelette ; tandis qu’un radius abattait encore un as de pique, il s’affina jusqu’à disparaître – seules les cannes accrochées aux chaises restaient à côté des péronés désagrégés !

Si les revenants n’existent que dans les contes, j’affrontais une fois encore le cas de « disparaissants » ! N’étaient ses cartes empilées à la place de chaque joueur, ses « mains » ! et, sa bouche l’ayant marqué d’une demi‑lune, son verre presque vide, et la canne de qui s’y appuyait naguère, rien n’indiquait l’occupation des tables ! Je me retournai vers le comptoir : plus de patron…

Je les sentais pourtant bien autour de moi, comme l’épicier de jadis d’ailleurs, mais je sortis, comme si je volais, bien que je n’eusse guère entamé mon « lambic ». Ma voiture était là, à quelques centaines de mètres. Je m’y installai, et repris la route de mon domicile : à cette heure, mon épouse devait être rentrée.

Je mis la clé dans la serrure, et j’ouvris. Mon épouse était au téléphone, et ne sembla pas m’entendre :

— Non, il n’est pas encore rentré… (Elle alla vers la fenêtre) Tiens ! j’aperçois sa voiture, oui ! elle est rangée devant l’immeuble. Je te rappelle : il ne va pas tarder.

Elle se dirigea vers l’entrée, ouvrit la porte, déclencha la minuterie, attendit un moment sur le palier… rentra dans l’appartement, laissant la porte ouverte, repartit sur le palier : elle ne me voyait pas…

Sur le siège passager de l’auto, j’ai laissé un petit carnet qui lui rapporte les lignes que vous venez de lire : elle connaît la fin.

M. BACKELJAU

Fin

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